TOUR D’ESPAGNE : 3. LAS BARDENAS REALES


TOUR D’ESPAGNE


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« Dans un désert, il n’y a rien, autre que ce que vous y apportez. »


Jour 5 :  LAS BARDENAS REALES


  J‘arrive vers 13 heures dans le Désert des Bardenas Reales, ainsi que dans la région de Navarre, par la route NA-125 qui traverse le parc dans sa partie sud. À partir de cet endroit, nul itinéraire : je vais où le vent et l’envie me mènent.

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  Je suis alors lentement un chemin de terre, parfois parsemé de pierres. Je jouis d’une solitude plus poussive encore que celle que je connais depuis maintenant cinq jours. Je suis venu ici pour cela. Dans un désert, il n’y a rien, autre que ce que vous y apportez.


SUD DES BARDENAS


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 À vrai dire, je ne suis pas vraiment seul dans ce voyage — d’ailleurs plus personne ne l’est en Europe —, j’ai avec moi le bon sens de Thoreau ainsi que les écrits solitaires de McCord (l’homme qui marchait sur la lune). La partie sud est paradoxale. Elle offre à la fois un vrai désert — paysage plutôt plat, voire inexistant —, mais aussi ce dont un homme peut être attiré quand il se dirige vers ce genre de lieu : le néant. Certains y verront donc la partie la moins intéressante de cette zone, et d’autres, la plus authentique du point de vue de la définition même du mot désert.
  La route devient chaotique, fatigante. Je ne suis pas sur un trail à suspension électroniquement assistée… Loin de là, même. C’est alors que le désert prend son emprise sur moi. « Si je crève, là, maintenant ? » Oui, je me pointe ici sans avoir de quoi réparer un pneu. C’est d’ailleurs le cas pour tous mes voyages. C’est un choix, étrange, semblant irréfléchi, mais un choix.

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  La peur d’un quelconque problème continue de me suivre et s’accentue à force que j’avance dans ce même néant, je fredonne donc. Ma peau brûle, mon eau est déjà bouillante. À cette heure, il fait bien 39° à l’ombre ici, sauf que, de l’ombre, il n’y en à pas. Je ne peux me permettre de trop m’arrêter : à chaque stop pour une photo ou autre, la chaleur que dégage ma machine me fait fondre les mollets. Je crains qu’elle ne surchauffe, mais je continue, ne pouvant vraiment respirer que dans un mouvement supérieur à 30 km/h.

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  Pas un nuage dans le ciel. La terre est cramée, le sol : craquelé. Nul faune, et à part en retrouvant la départemental, presque nulle flore. Tout ou presque est mort dans cette partie du désert. Le moral et la volonté du solitaire sont mis à l’épreuve, mais j’aime ça. Si vous recherchez le confort et la facilité, vous restez chez vous. Je sors à nouveau de la route bitumée et retrouve les chemins qui me mèneront au centre.

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  Howard McCord, dont je lis le livre ici même, est un homme qui parcourt depuis cinq ans La Lune, un désert inexploitable du Nevada. Il dit de celui-ci : « Mais ses charmes, comme ceux de certaines femmes, ne sont pas évidents et ne se dévoilent qu’à de rares marginaux ». Plus je m’enfonce dans la solitude et plus j’entends ses mots. Heureusement, je ne croiserai ni le chat Palug, ni Cerridwen, sous quelconque forme. Cependant, au loin, c’est déjà un potentiel d’illusions et de reflets qui prennent forme par-dessus la terre chaude, créant un miroir autant piégeur que divertissant ; un petit mysterium tremendum.

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  Loin et haut dans le ciel, par-dessus les falaises : trois vautours. Peu après, je croise enfin de l’eau. Elle est inutilisable. Ses couleurs varient entre le vert maladif et le rouge infectieux. À mon approche, des centaines de crapauds quittent leur boue pour s’y réfugier.


CENTRE DES BARDENAS


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  Environ deux heures après avoir commencé ma lente progression dans le néant, la route grimpe et m’amène sur la tête d’un plateau. La vue est imprenable. Encore aujourd’hui, les horizons espagnols me hantent de leur profondeur. Ni nuage ni urbanisme ne viennent contrecarrer les possibilités de l’œil humain. Je vois si loin… Tout est naturellement plus beau avec une telle profondeur de champ. L’esprit, lui aussi, ne vient pas rebondir sur l’écran d’un bâtiment. Il suit le chemin que lui fait le regard : à perte de vue.

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  Je descends du plateau et atteins la zone centrale du parc, qui est la plus belle et la plus dégagée. Quelques curiosités géologiques éparses se distinguent. Je suis au cœur de l’Ouest américain, une terre chaude, lointaine, teintée de rouge et solitaire. Des westerns dits « spaghetti » ont été tournés ici, et je ne me demande pas pourquoi.

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« Moins une zone est peuplée d’hommes, et plus elle est paradoxalement humaine. »

  J‘ai alors en tête cette histoire d’un « bandit » qui se cachait par ici autrefois. Celui-ci ferrait son cheval à l’envers pour désorienter ses poursuivants. J’apprécie beaucoup cette image.

  Peu après, désespéré de trouver de l’ombre et fondant sous mes vêtements, j’aperçois au loin une maisonnette de bergers, perdue au milieu du néant. Je distingue de la route deux personnes habillées de blanc qui semblent diner en jouissant de l’ombre de son porche. Je leur fais signe, ils répondent. Je demande, toujours par signe et du haut de ma moto — qui cahutte dans tous les sens sur ce large chemin caillouteux —, si je peux me joindre à eux. Ils répondent positivement et de manière enjouée. Qui que je puisse être, ils se font déjà un plaisir tout à fait humain à l’idée de briser, le temps d’un instant au moins, cette sensation de solitude qui peut se montrer pesante. Moins une zone est peuplée d’hommes, et plus elle est paradoxalement humaine.

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  Il s’agit de deux Parisiens d’un âge avancé. Ils m’offrent limonade, pommes et poires. Je mangerai ma bonne vieille salade en conserve tandis que nous converserons bien une heure sur beaucoup de choses que j’approfondirais ailleurs.

  Un site militaire est au centre de la zone. Tours de guet, etc. Je ne doute pas que ce soit grâce à eux que toute cette zone, pourtant déserte, soit totalement couverte pour les réseaux téléphoniques. Personnellement, je n’ai plus de batterie, ne connais pas les numéros d’urgence dans le coin, et je n’ai rien pour réparer une crevaison. Je suis joueur. Et puis, comme dit plus haut, plus personne n’est seul en Europe, même dans un désert. Il y aura toujours une solution ou un lieu à atteindre en cas de pépin. Je ne suis pas au milieu des steppes mongoliennes…

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« Pendant bien des jours, je puerais le thon chaud pourri… »

  Je continue et roulerai encore jusque 19 heures dans le désert, sans véritable but que de jouir du présent. C’est quand je déciderai qu’il est temps de le quitter que je tomberai sur La Cheminée des Fées, à moins que ce ne soit elle qui me tombe dessus. Je grimpe brutalement une butte et place ma moto pour une photo. Certes, c’est l’attraction touristique la plus connue du site, mais pour ma part, ce n’est pas l’occasion de démontrer :  « Tu as vu? J’y étais ! », sans même avoir vraiment observé et apprécié l’endroit pour sa Qualité. Non, en ce qui me concerne, c’est un cadeau ; un objectif atteint : un symbole.

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  Jubilant de bonheur, je roulerai comme un bourrin sur ces routes défoncées, souvent debout sur mes cales-pieds, et atteignant parfois les 90 km/h ; chose qui n’est pas très raisonnable. Cela me vaudra d’ailleurs de découvrir, au soir, qu’une salade de thon en conserve se sera percée dans mon sac, pour ensuite se rependre sur tous mes vêtements. Pendant bien des jours, je puerais le thon chaud pourri…

  Il est temps de sortir d’ici et de trouver où dormir.

« Je réalise que je porte le même jean depuis cinq jours, et que celui-ci a acquis bien plus d’expérience et de vécu que je n’en avais après 27 ans de quotidien, de raison et de normes. »

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  Plus loin, alors que la verdure reprend ses droits — et formant par la même occasion un contraste saisissant —, je croiserai un temple bouddhiste, planté au milieu du décor. J’eus dans l’idée qu’y dormir pourrait être intéressant. À l’entrée, je découvre qu’il s’agit en fait d’un centre de Karma. Autrement dit, ils n’acceptent aucun étranger, trop occupé qu’ils sont certainement à nettoyer les esprits de leurs pensionnaires.

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  J‘ai maintenant l’impression d’avoir quitté mon chez moi il y a bien six mois, tant tout est différent, mais surtout, tant l’existence est accélérée durant un tel voyage. Voir et ressentir de si nombreuses choses, en si peu de temps, pourrait être considéré par certains comme dangereux pour la santé morale, mais cela ne fait en réalité que modifier notre perception du temps en prouvant qu’une seule journée peut connaitre bien plus de richesse qu’une année entière de quotidien. À ce titre, je réalise que je porte le même jean depuis cinq jours (c’est volontaire, pour des raisons de charge), et que celui-ci a acquis bien plus d’expérience et de vécu, sur ces cinq jours, que je n’en avais acquis après 27 ans de quotidien, de raison et de normes.

  Ma bécane est blanche, et moi aussi. Je répands un nuage de poussière blafard à chaque mouvement. Je pue. Je fais peur à voir. Je suis sale. J’aime ça.

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  Je commence alors ma route de demain, vers le Pays Basque, tout en cherchant un endroit où camper. Je me ferai poliment jeter d’un village, et ce sera finalement au bord d’un terrain de football, près d’un autre petit village sympathique, et entouré de champs de blé, que je camperai. J’y discuterai avec quelques coureurs/coureuses. La nuit sera bonne et, au matin, j’observerai un renard qui traverse le terrain, fuyant les hurlements de chiens qui le poursuivent.

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 Je suis vraiment heureux d’avoir traversé ce désert unique. C’est un passage à faire absolument si vous roulez dans le coin. Prochaine étape : le Pays Basque.

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