TOUR D’ESPAGNE .8 : ANDALOUSIE – EL TORCAL


TOUR D’ESPAGNE. 8 : Jour 9

ANDALOUSIE


  En quittant ce petit quartier aux allures de village presque mexicain, je traverse le Rio Tajo, ou le Tage en français, qui est le plus long fleuve de la péninsule ibérique (1078 km). L’aurore déjà bien entamée sublime alors cette étendue d’eau dont je n’avais ressenti avec surprise que la fraîcheur la nuit précédente, tandis que j’errais à la recherche d’un lit.

« c’était mon cul qui brûlait, non le vôtre« 

depart-vers-andalousie

  Je traverse alors l’une des 17 communautés autonomes d’Espagne, l’Estrémadure — celle qui a vu naître Cortès, cet immonde tueur d’Aztèques qui a tant participé, avec l’aide de Quint, à l’éradication de toute leur culture —, dans un état presque inconscient, indolent. Ce jour-ci et le suivant me paraissent encore assez étranges aujourd’hui.

voyage-espagne-moto-rio-tajo

  Pour tout dire, malgré les beautés que je croisai, je n’y portais plus que peu d’intérêts. Peut-être était-ce car Castille-en-Léon et la Cantabrie m’avaient repu, je ne sais, mais plus sûrement était-ce car la chaleur que je subissais depuis la veille au Portugal m’avait paradoxalement refroidi.

  Cela peut paraître étrange de derrière un écran, de se dire que j’ai trouvé si peu de joie par là-bas, mais tout est relatif. Pour résumer, c’était mon cul qui brûlait, non le vôtre.

  La route que j’emprunte alors est celle qui mène le plus rapidement vers Rio Tinto (la Rivière Rouge), en Andalousie : un objectif pour lequel je fais un gros, gros détour.

img_6725

  Usant alors mes pneus sur une longue ligne droite que surveille un immense taureau que nul picador orgueilleux n’a encore réussi à faire baisser les cornes, j’avance, j’avance, encore et toujours, j’avance.

img_6726

  Plus tard, alors que la température commence lentement son ascension, je me repose sous un olivier. Seul le bout de mes doigts est encore blanc à force de serrer les poignées, alors que mes bras, eux, sont incroyablement marrons. De cette pause, il s’agira alors de l’un ces moments que presque tout voyageur connaît : un moment seulement animé de divers doutes, d’un manque de volonté global provoqué par l’état physique, un moment de stupide abattement ; cela le temps de reprendre conscience de la chance que l’on a d’être en vie et que ces petites fatigues ne sont que trop vétilles.

  Je passe Mérida sans un seul regard, puis atteins Galazora, proche de mon objectif, mais complètement accablé par le soleil de midi. Je retire la plupart de mes vêtements et me pose sous la maigre ombre de plusieurs résineux, un long moment. Comment vais-je faire pour réussir à réaliser mon itinéraire avec le retard que va me faire prendre cette chaleur qui me force à tant de pauses ? Quant au Portugal je vous disais avoir l’impression d’être à côté d’un moteur de camion en surchauffe, ce jour-là je suis enfermé sous ledit capot. Je vais certainement devoir couper…

panneau-d-interdiction-espagne

  C‘est un gros détour que je fais pour Rio Tinto, un jour ou presque, et vous comprendrez alors qu’en arrivant et constatant que la rivière était à sec et entourée d’immenses gueules d’acier qui creusait partout, je fus assez découragé. Une journée de merde est une journée de merde. Faut faire avec.


L’eau, c’est la vie ?


  Complètement épuisé par la chaleur, je programme un itinéraire vers El Torcal, le prochain site d’intérêt, en passant par toutes les rivières possibles, tant j’ai besoin et incroyablement envie de plonger dans l’eau. À ce stade, je me fous du temps que j’ai à respecter pour mon itinéraire : je veux simplement retrouver du plaisir, et ce plaisir, c’est l’eau. Néanmoins, toutes les rivières sont asséchées et à certains endroits, la végétation pousse drue à l’emplacement que ma carte désignait comme étant celui d’un immense réservoir d’eau, si ce n’est d’un lac entier. Cela vous donne une idée de la puissance de la chaleur. Mais par-dessus tout, ces foutues rafales chaudes continuaient de me brûler la peau, que je sois à l’ombre, sur la route ou non. Nul repos pour les braves — ou les cons.

« Je plongeais mes mains dans l’eau comme dans un puits de sérénité »

img_6733

  Après d’interminables moments à croiser des lits asséchés — à croire que j’allai crever de soif sur la route — je finis tout de même par trouver ce que je cherchais, même si l’ombre y était pauvre. Je crois m’être endormi une bonne demi-heure sans le vouloir, puis, de là, je me déshabillais, lavais mes vêtements, puis créais un petit barrage pour refroidir mes vivres. Nul n’est plus heureux que je l’étais à ce moment. Je plongeais mes mains dans l’eau comme dans un puits de sérénité, réalisant que le bonheur était peut-être bien peu de chose. Enfin, pour achever ce tableau de naturaliste, je m’allongeais nu dans l’eau, jouissant presque de toute cette fraîcheur à ma disposition. Chaque voyage recèle au moins un bonheur incongru, et j’aurai été prêt à me battre pour cette position.

  Après un long moment passé là-bas, je repris la route à contrecœur. La chaleur, malgré mes vêtements volontairement mouillés qui m’aidaient un peu, était de nouveau accablante : je roulais maintenant dans un sèche-cheveux. Je n’ai trouvé que peu d’information sur ces vents chauds, mais je suis presque certain qu’ils doivent être exceptionnels, sinon j’en aurai entendu parler auparavant. Je crus tout d’abord à des vents du Sahara, mais cette idée fut exclue, car ces vents-là apportent leur poussière rouge, et ce n’était ici pas le cas. Ni sirocco, ni je ne sais quoi. Une jeune femme d’Andalousie me parlera d’un vent nommé El Terral (Le Terreux ?), ou quelque chose comme ça…

passage-a-seville-roadtrip-espagne-a-moto
Photo raté d’un des rares endroits sans intérêt de Séville.

  L‘une des rares villes que je désirais traverser était Séville, mais ses trop nombreux feux rouge passé à cuire au soleil me firent déguerpir en vitesse de la ville. Je finirai même par en cramer quelques-uns, chose que je ne fais jamais d’habitude. Séville avait l’air joli, mais en tant que piéton uniquement. Aucun intérêt à traverser.

« À cet instant, je haïssais profondément le sud que j’avais pourtant tant recherché »

route-deserte-andalousie

  Ayant déjà rayé beaucoup de choses sur ma liste et, surtout, ayant perdu beaucoup de temps pour des bêtises telles que Rio Tinto, c’est en m’avouant que ces vents chauds me gâchaient littéralement le voyage que je pris la décision de couper l’Andalousie aussi vite que possible, ne m’attardant que sur El Torcal, la Sierra Nevada et le désert de Tabernas (mais même celui-ci sautera de la liste, à regret). Ainsi me retrouvais-je sur des routes traversantes des paysages absolument déserts, et donc sublime à leurs manières. Cela dit, je ne vous cache pas que je m’arrêtais dans chaque station-service que je croisai, environ tous les vingt kilomètres, pour me réhydrater et reprendre mes esprits, car ma tête se mettait à tourner fréquemment sous le coup de ces fameux vents chauds. À cet instant, je haïssais profondément le sud que j’avais pourtant tant recherché.


Jour 10

ANDALOUSIE – EL TORCAL


« Un clodo riche de sa moto et d’une toile sur la gueule. Je n’étais rien de plus, mais m’en foutais amplement. »

  Je suis arrivé en pleine nuit à Antequera, une grande ville proche de El Torcal. J’avais parcouru bien trop de kilomètres et tombais presque de ma selle. Grossièrement assez con pour me faire à l’idée de rouler de nuit, puisque je ne trouvais rien d’abordable ou dormir, je finis par m’arrêter en urgence à la sortie de la ville, alors que j’avais failli vraiment tomber de selle. Ce besoin d’avancer malgré toute raison est une chose qui me passionnera décidément toujours. Pour résumer la suite, j’ai foncé au milieu d’un champ d’olivier, sans y voir grand-chose, déballé ma tente, l’ai posé au sol sans même mettre en place les arceaux ni les sardines, puis me suis endormi en quelques secondes tandis que la toile était simplement posée sur mon visage. Un clodo riche de sa moto et dormant avec une vulgaire toile posée sur la gueule. Je n’étais rien de plus, mais m’en foutais amplement.

fin-des-tenebres

« dès le lendemain matin, chassé par un putain de clébard »

  Le côté positif dans tout ça, c’est que j’étais à cinq minutes de El Torcal et que donc, dès le lendemain matin, chassé par un putain de clébard qui alerte son maître dans la baraque à 30 mètres de moi, je finirai par me retrouver à attendre puis contempler le lever du soleil étendre ses épées de lumières sur un monde de roches étranges et charmantes que nul gueulard ne saurait enlaidir.

Est-ce que cette journée de merde valait le coup ? Non. Oui.

« les plus belles couleurs que le monde connaissent et dont seuls quelques rares peintres, dans toute l’histoire de l’humanité, ont réussi à reproduire ne serait-ce qu’un dixième de leur beauté. »

aurore-andalousie-espagne

  Je peux être crasseux quand nécessaire, mais s’il y a bien une chose dont je ne peux me passer, c’est de me laver les dents ; et au vu des kilomètres que j’allais devoir engloutir, un café n’était également pas de trop. Ainsi, à l’entrée d’un camping, afin de paraître moins suspect, je sortis mon réchaud et fis mes besognes.

vue-de-el-torcal

  Peu après, j’arrivais à El Torcal, entouré de montagnes d’un âge moyen. À cette heure, le globe terrestre n’est qu’un amas de formes ténébreuses que la fille d’Hypérion et de Théia vient doucement révéler de ses doigts de rose, suivant ainsi sa sentence qui est d’aimer les mortels plutôt qu’Arès. Et nul coupable n’a jamais mis autant de passion dans sa tâche qu’Aurore et son char de soleil.

  Le char en question n’est pas encore visible, trop occupé par une autre face du monde, mais son aura merveilleuse apparaît déjà de derrière les montagnes. Alors, même les rares traînées de nuages jusqu’ici insoupçonnés furent peu à peu révélées par les plus belles couleurs que le monde connaissent et dont seuls quelques rares peintres, dans toute l’histoire de l’humanité, ont réussi à reproduire ne serait-ce qu’un dixième de leur beauté.

Je me bats avec mon objectif et la lumière, mais plus les minutes passent, et moins celui-ci sue de ses efforts.

sublime-el-torcalgeologie-el-torcal

   Une fois arrivé en haut de la route qui me mène au sein de El Torcal, je peux enfin admirer ces étranges formes géologiques qu’arborent toutes les roches de calcaire environnantes. Ce royaume karstique qui s’étend sur 20km carrés est offert à mon unique personne.

  À certains endroits, les formes sont presque pointues, mais la plupart du temps, il est question d’un empilement de champignons rocheux, et quelques fois, de roches horizontalement striées de vide.

el-torcal-espagneles-roches-de-el-torcal-en-espagne

  Alors que je marche sans autre véritable objectif que l’émerveillement et le présent, rosissant peut-être, moi aussi, le soleil se montre enfin dans un spectacle qui subjuguerait même le plus aveugle des hommes.

lever-de-soleillever-du-soleil-el-torca-espagne

Le plus aveugle des hommes, te dis-je.

  Je profiterais de ce spectacle un bon moment avant de quitter ces lieux homériques, surprenant et étant surpris par un groupe de bouquetins (difficilement visibles sur les photos) qui fuit agilement dans les hauteurs en me lançant quelques pierres de leurs pattes arrière.

photo-andalousie-voyage-espagne

Je vais maintenant en direction de la Sierra Nevada par des petites routes qui serpentent entre des montagnes et des collines sèches andalouses ; j’y serais pour midi.


Ces textes ne sont qu’une ébauche rapide de ce qui sera prochainement un roman. De plus, tout n’y est pas présent ni raconté, car il faut bien que je garde quelques petites surprises. En revanche, cela représente tout de même un travail conséquent auquel vous pouvez accéder gratuitement. En réalité, tout ce que je demande, c’est de partager, encore et encore, que le plus de monde possible puisse y accéder. Non car j’y gagne quoi que ce soit — au contraire même — mais par plaisir de partager, justement. Dank U !


La Rouille Au Ventre

Textes et images, Alexandre HOSTE, tout droits réservés.

Publicités

13 réflexions sur “TOUR D’ESPAGNE .8 : ANDALOUSIE – EL TORCAL

  1. Andalousie, la moitié de moi est là bas, soit heureux qu’il est fait si chaud, si cela c’était couvert et si par malheur un orage avait éclaté là tu aurais pu pleurer, j’ai vu des oeufs de poules en glace tomber du ciel en plein été, des pares brise explosés, de la tôle cabossée et des Ramblas se remplirent en une poignée de secondes !
    Andalousie, la blancheur de ta neige et la chaleur de ton sable.
    Hâte de lire ton livre
    Nono

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Nono ! Oui, c’est sur que c’est mieux ainsi, même s’il y a aussi du beau dans la violence de la nature.
      Heureux de savoir que l’on attend mon livre ! Après deux ans à écrire et surtout réécrire, je suis heureux de pouvoir dire qu’il sera terminé en 2017 ! Je commence même le prochain ;p

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s